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Textes courts (Georges Elliautou)
À la recherche de LA Vérité Il aurait donné sa vie, et même son esprit, pour une juste cause. Mais voilà, il avait eu beau chercher LA Vérité, jamais aucune de celles qu’il avait lui-même émises ou qu’on lui avait présentées avec un luxe d’arguments ne l’avait convaincu. Il ne lui restait plus qu’à se consacrer à sa triste personne. Il ouvrit, en un dernier et futile espoir, la missive d’un inconnu :
Cher et Vénéré Maître,
C’est avec une infinie modestie que je me décide enfin de m’adresser à Vous. Votre temps est si précieux et vos pensées si élevées, que je considère non sans appréhension la fragilité de mon entreprise. Cependant il y va de ma raison de soumettre à votre géniale attention le surprenant, l’incroyable, le fabuleux événement que mon état d’homme ordinaire ne pourrait supporter sans le secours de votre superbe génie. Aussi je viens très humblement supplier l’immense esprit que vous êtes de me tirer d’un embarras exceptionnel.
Tout d’abord, permettez-moi, avec le respect dû à votre intelligence hors du commun, de vous exposer les faits dans leur réalité la plus déconcertante. Cet événement, dont j’ai fait mention plus haut, s’est produit il y a de cela quinze jours. Ou, pour être plus exact, quinze nuits. Lors de la pleine lune, à minuit. Il était donc minuit, lorsque durant mon premier sommeil me parvint une voix, que je qualifierais de céleste si j’avais le bonheur d’avoir foi en quelque dieu ; une voix, dis-je, si divine que je me réveillai soudain, charmé par la suave mélodie. Et, mais c’est là l’objet de ma démarche auprès de votre personne si admirable dans sa perspicacité inégalée, et donc, que vis-je ?! Cette voix sublime émanait de la bouche de mon épouse qui, je dois vous l’avouer, ne possède plus depuis de longues années de notre vie commune la fraîcheur et la grâce du temps de sa jeunesse où, devenu fol amoureux d’une telle beauté, j’avais tant bataillé contre les siens pour convoler en justes noces avec celle que je pensais alors aimer pour l’éternité. Eh bien, émanait de cette bouche endormie, à présent rance et édentée (elle retirait bien sûr son appareil dentaire avant que de rejoindre la couche conjugale), un discours amoureux à mon adresse si extravagant, relativement à nos conversations habituelles, que j’en restais paralysé de stupeur. Un froid de marbre rigidifiait mon échine. Mes lèvres entrouvertes semblaient définitivement figées dans le minéral. Mon coeur ne battait pas davantage qu’une pierre. Mon souffle... Bref, j’étais pour ainsi dire statufié.
Comment pouvait-il encore demeurer en cette ruine les ors, les festins, les parfums et les chœurs séraphiques du palais de l’Amour ? Elle ! qui m’oblige à sortir le chien par un temps de même nom, qui m’amène à broyer du noir devant ses bouillies innommables, qui m’astreint à faire la vaisselle sans l’ébrécher, qui m’oblige à me tourner et me retourner sur la couche conjugale au bruit de ses perpétuels ronflements !...
Cher Maître ! pourriez-vous m’éclairer ? Puis-je oser espérer de votre lumineuse intelligence le souffle verbal du OUI ou du NON absolu ? Pensez-vous qu’émanât de son inconscient, dans la nuit et à l’heure susdites, l’expression véritable de la vierge, de la cristalline, de la pure sincérité ? Laquelle s’eût été dissimulée dans l’obscurité la plus totale des profondeurs vertigineuses de son moi, comme pour se garder de la banale et si décevante réalité quotidienne partagée avec un conjoint aimé passionnément à l’aube d’une existence rêvée, mais usé jusqu’au squelette par les aléas, les compromissions et les griefs accumulés au fil des années d’une vie commune ? Autrement dit, Cher et Vénéré Maître, l’Amour, quoiqu’il en soit et quoiqu’on en dise, serait-il la SEULE Vérité – trop souvent enfouie, hélas ! – à laquelle les humains puissent prétendre un jour ?
Espérant, avec une reconnaissance infinie, une réponse que je ne pourrais que tenir pour définitive, et me confondant en excuses pour avoir eu l’outrecuidance d’interrompre ne serait-ce qu’un instant le cours majestueux de vos pensées, je vous conjure de croire, Cher et Vénéré Maître, à mes sentiments ô combien dévoués et respectueux.
Jean SÈRIEN Le cher et vénéré maître soupira. Il en recevait par sacs entiers des lettres de ce tonneau. Il en parcourait parfois quelques-unes dans sa recherche de LA Vérité. Mais celle-ci serait bien la dernière. Il allait essayer de vivre plus simplement désormais. Et pour commencer, il lui fallait prendre femme... Ne serait-ce que pour s’oublier.
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